|
Par Alain Castonguay
Fondateur de Biochem Pharma en 1986, dont il a été le PDG jusqu’en 2001, Francesco Bellini est maintenant président de Bellus Santé. C’est un message sombre sur l’avenir des biotechs qu’il a partagé avec les participants du Réseau Capital, le 18 février à Montréal.
L’industrie canadienne des biotechnologies était l’un des secteurs les plus dynamiques dans les années 1990. La laisser mourir comme on le fait en ce moment représente un énorme gaspillage d’argent et d’efforts consentis durant les décennies 1980 et 1990, souligne-t-il.
Cela prend bien des années et énormément d’argent avant qu’une entreprise touche des revenus tirés de ses efforts en recherche et développement (R&D). Sur 5 000 projets de R&D dans l’industrie pharmaceutique, un seul aboutira en produit commercialisable. Mais celui qui réussit peut générer une immense quantité de revenus.
Voilà pourquoi des géants industriels investissent énormément d’argent pour acquérir les sociétés biotechnologiques qui présentent le meilleur potentiel de commercialisation.
Dans cet écosystème complexe, il existait jusqu’à la fin des années 1960 d’énormes multinationales qui peinaient de plus en plus à développer de nouveaux médicaments. Cela a permis l’éclosion d’une multitude de petites sociétés satellites qui cherchent du financement pour réaliser les trois phases des essais cliniques très couteux qui sont requis avant de pouvoir soumettre le médicament à l’approbation des autorités gouvernementales, principalement la Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis (voir encadré en page 11).
Pour réussir, explique M. Bellini, les « biotechs » ont besoin d’une solide équipe de chercheurs, d’un bon entrepreneur et d’investisseurs visionnaires et patients. Les premiers essais des sociétés comme Amgen, Genentech, Genzyme et Gilead n’ont pas toujours été concluants. Mais ces entreprises ont fini par réussir et devenir extrêmement profitables.
Le cycle est rompu
Au Canada, cette expansion des biotechs est survenue plus tard, dans les années 1980. Le capital de risque est toujours mis à contribution, ou presque, pour supporter les premières phases du développement de la société de biotechnologie (voir entrevue avec Janie Béique en page 16). En supportant l’innovation, ces investisseurs permettent à la future entreprise de devenir publique et de trouver de nouvelles sources de financement. Les premiers investisseurs récupèrent leur mise et sont de nouveaux prêts à supporter les entreprises innovantes.
Mais ce cycle est désormais rompu, pour différentes raisons. L’industrie demeure méconnue et les « investisseurs professionnels » sont de plus en plus pressés, fait observer M. Bellini, en ajoutant que les véritables investisseurs sont bien moins nombreux que les spéculateurs dans le marché.
Les spéculateurs interviennent lors de la deuxième ou troisième levée de fonds, et veulent récupérer plus rapidement leur mise. Bien des sociétés sont vendues à un géant pharmaceutique alors qu’elles sont encore de trop petite taille pour devenir publiques. Les premiers investisseurs sont alors forcés de vendre leur participation à un prix qui ne compense pas le risque qu’ils ont pris au démarrage, ou alors de geler leurs liquidités dans des entreprises non rentables à court terme.
D’autres « biotechs » fusionnent leurs activités afin d’atteindre une taille plus intéressante et devenir des entreprises publiques. Bon nombre d’entre elles échouent dans leur tentative de commercialiser leur molécule, ce qui décourage les investisseurs individuels, lesquels se mettent à déserter cette industrie.
Le résultat? De moins en moins de sociétés arrivent à faire leur entrée sur les marchés boursiers. En quelques années, un secteur industriel affaibli peut ainsi disparaître du radar des investisseurs.
« C’est ce qui est arrivé au Canada. Il n’y a plus d’argent dans le système », déplore Francesco Bellini. On n’arrive plus à trouver des investisseurs patients pour investir dans le démarrage, et les marchés boursiers boudent les appels publics à l’épargne lorsque l’entreprise a besoin de financer la commercialisation de ses produits, explique-t-il.
Un contexte déprimant
La situation actuelle des biotechs est très déprimante, dénonce-t-il. Bien des entreprises disparaissent faute de financement. Selon les données disponibles au début de 2009, peu d’entreprises rendues à la phase III des essais cliniques avait assez de financement pour tenir plus de 12 mois. « C’est une situation inacceptable », insiste M. Bellini.
Comment cette dégradation a-t-elle pu s’installer? Plusieurs raisons expliquent le phénomène, selon M. Bellini. Beaucoup de fonds ont été alloués à des entreprises en démarrage et dirigées par des équipes inexpérimentées au détriment des entreprises existantes. Des fonds de capital de risque ont déserté le secteur au moment où les sociétés avaient désespérément besoin de financement.
Par ailleurs, le système canadien de crédits à la R&D favorise les entreprises en démarrage, ou les géants pharmaceutiques, mais pas les entreprises publiques qui sont sur le point de devenir rentables en commercialisant leur produit. « Ce système est totalement idiot, car les biotechs ont accès au crédit quand elles font enfin de l’argent, alors que c’est avant qu’elles ont besoin de ce financement. »
Enfin, au Québec, les investisseurs ne peuvent déduire de leur revenu les frais d’intérêt de leurs placements, ce qui les incite à déserter les entreprises dont le rendement attendu ne sera disponible qu’à long terme.
Tout espoir n’est pas perdu au Canada, poursuit M. Bellini. La qualité des scientifiques et des infrastructures de recherche est reconnue. La population des pays occidentaux prend de l’âge et consommera davantage de médicaments. De nombreuses maladies incurables ne sont toujours pas vaincues. Les géants de l’industrie pharmaceutique voient leurs brevets arriver à terme et ont besoin de nouveaux produits à mettre en marché.
Parmi les solutions avancées, il suggère de permettre aux jeunes chercheurs qui souhaitent devenir entrepreneurs d’investir pour se lancer en affaires au lieu de rembourser leurs dettes d’études. Il croit aussi que le gouvernement devra intervenir pour appuyer les efforts des investisseurs privés qui acceptent de risquer leur capital dans les biotechs. « Le manque d’expertise des investisseurs à l’égard de notre secteur n’aide pas à les intéresser. »
Francesco Bellini estime aussi qu’il faut réviser entièrement le régime des crédits à la R&D. « À l’heure actuelle, seuls les géants pharmaceutiques arrivent à utiliser ces crédits pour les reporter sur l’impôt à payer. Pire encore, le remboursement de ces crédits est accepté par des fonctionnaires qui ne s’y connaissent pas en R&D. » Il cite en exemple le projet d’une de ses entreprises qui visait à abaisser le pH de sa solution de 8 à 6 pour la rendre plus stable. Le gouvernement canadien a refusé de lui accorder le crédit demandé, en indiquant que cela n’était pas de la recherche.
En 2008, le Canada a consacré seulement 1,7 % de son PIB à la R&D, la majeure partie pour financer la recherche fondamentale dans les hôpitaux et les universités. « On est bons pour le "R" (recherche), mais pas tellement pour le "D" (développement). Les biotechs sont bonnes dans le "D", mais elles seront toutes mortes d’ici 12 à 24 mois. »
La solution passe par le support aux investisseurs patients, mais lorsque leur risque est récompensé, il faut leur permettre de réinvestir leur argent sans les pénaliser, insiste-t-il.
La bosse des affaires
Les chercheurs fraichement diplômés des universités ont-ils la culture entrepreneuriale requise pour se lancer en affaires? C’est la question que Québec inc a posée à Francesco Bellini. « C’est la société qui crée l’environnement nécessaire au développement de la culture entrepreneuriale. On n’apprend pas cela à l’école. En Californie, on valorise les gens qui font de l’argent. Pas ici. »
Charles Sirois, président du fonds Tandem Expansion, et participant au congrès du Réseau Capital, a enchainé pour indiquer que « l’entrepreneuriat, c’est une façon d’être. C’est inné, et non acquis. Picasso est né avec son talent, la société qui l’entoure lui a permis de le développer. Il faut faire la même chose avec les entrepreneurs et créer les conditions pour qu’il en émerge l’équivalent d’un Picasso chez les entrepreneurs. »
Il y a un environnement adéquat pour les entrepreneurs technologiques dans la région de Boston, et en Israël, où on encourage les scientifiques diplômés à contribuer à la croissance économique du pays. « C’est dans leur culture, il y a un fondement social derrière cela. Ce n’est pas le cas au Canada, ni au Québec », conclut M. Sirois.
Alain Castonguay
|