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AVRIL 2011

 

D’ici 2018, le nombre d’entrepreneurs chutera de 25 200 pour atteindre 155 600. Si rien n’est fait, le Québec va s’appauvrir!

 

L’entrepreunariat au Québec a amorcé un virage sans précédent : on assiste à plus de départs à la retraite qu’à l’émergence d’entrepreneurs. Ainsi, d’ici 2018, leur nombre aura chuté de 25 200 en une décennie et atteindra 155 600. Si rien n’est fait pour stimuler l’intérêt envers l’entrepreneuriat, le Québec s’appauvrira.

 

PAR SERGE THERRIEN ET ALAIN CASTONGUAY

Ce portrait de l’avenir du Québec est tiré de l’étude intitulée «?Le renouvellement de l’entrepreneuriat au Québec?: regard sur 2013 et 2018?». Elle a été réalisée par la Direction de l’analyse économique du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation (MDEIE).

«?Cette étude présente les premières estimations rigoureuses de l’effet du vieillissement de la population sur le portrait de l’entrepreneuriat au cours des cinq et dix prochaines années?», expliquent les auteurs Sylvain Mélançon et Jules Cossette. Les deux sont économistes au Ministère.

S’inspirant des données démographiques sur l’âge des gens d’affaires et les prévisions sur le comportement à la retraite, les chercheurs prévoient un avenir sombre si aucun coup de barre n’est donné. Leur message est clair?: si la création de la richesse collective passe par l’entrepreneuriat, la diminution du nombre d’entrepreneurs entrainera l’appauvrissement de l’économie québécoise!

Les chiffres sont alarmants?: de 180 800 entrepreneurs en 2008, le Québec en perdra près d’un sur sept en 10 ans! Si l’on estime que 29 800 personnes deviendront entrepreneurs durant cette période, quelque 55?000 entrepreneurs se retireront du monde des affaires.

En 2018, le nombre d’entrepreneurs aura ainsi chuté de 25 200 pour atteindre 155 600, soit une baisse de 13,9 % comparativement à l’année 2008. Même si la tendance est à la baisse au Canada (5,3 %) de même qu’en Ontario (1,3 %) durant la même période, le Québec sera plus durement affecté par le phénomène.

Le plafond a été atteint en 1991, avec 198?000 entrepreneurs. Durant la période 1987-2008, le creux aura été de 170?000 entrepreneurs, nombre obtenu en 2002. Comme la population québécoise a augmenté durant cette même période, le taux d’entrepreneuriat est passé de 3,3 % en 1987 à 2,9 % en 2008.

Les chercheurs utilisent les données de Statistique Canada. Ils ne comptent que les entreprises incluant au moins un salarié, ce qui exclut donc les travailleurs autonomes.

Baisse plus draconienne entre 2013 et 2018

La majeure partie de cette diminution de la force entrepreneuriale se passera entre 2013 et 2018, alors qu’il y aura 20 200 entrepreneurs de moins au Québec. C’est cette évolution plus rapide entre 2013 et 2018 qui fait craindre le pire à Sylvain Mélançon.

Dans une entrevue exclusive accordée à Québec inc, quelques jours après la tenue du Forum national sur la Stratégie entrepreneuriale du 1er mars dernier, l’économiste s’est montré très prudent dans l’évaluation des impacts de cette perspective pessimiste sur l’économie québécoise.

«?Ce sont des perspectives très probables si rien ne se passe, indique-t-il. D’ici 2013, la situation n’a rien de dramatique et l’économie ne devrait pas en être très perturbée?», dit-il. Mais la progression très rapide du nombre de départs à la retraite (ou du simple retrait des affaires) durant les cinq années suivantes est plus inquiétante, dit-il.

L’entrepreneuriat québécois pâtira davantage que le reste du Canada parce que le Québec compte déjà moins d’entrepreneurs que la moyenne canadienne et que ceux qui se lancent se retirent plus jeunes que le font les entrepreneurs du reste du pays. On observe aussi qu’au Québec, la tranche d’âge des 30-44 ans (en 2008) montre relativement peu d’intérêt envers l’entrepreneuriat, et bien moins qu’ailleurs au pays. On note que les entrepreneurs du Québec quittent les affaires plus jeunes que leurs collègues canadiens.

Depuis 20 ans, le nombre d’entrepreneurs âgés de moins de 45 ans n’a cessé de décliner, au point où la proportion relative des deux groupes s’est complètement inversée entre 1987 et 2008 (voir tableau ci dessous, à gauche). Dans deux cohortes (40-44 ans et 45-49 ans), le Québec affiche déjà plus de départs d’entrepreneurs – c’est-à-dire plus de retraits que d’éclosions de nouveaux entrepreneurs –, tandis que l’Ontario affiche toujours des gains.

«?Le développement de la culture entrepreneuriale prend du temps. Dans les tranches d’âge plus jeunes (15 à 24 ans), le Québec se débrouille tout aussi bien que le reste du pays, si l’on se fie aux chiffres de la Fondation canadienne des jeunes entrepreneurs, ajoute-t-il. Mais parmi les gens nés entre 1964 et 1978, les entrepreneurs ne sont vraiment pas assez nombreux pour compenser les départs des prochaines années.?»

De la même manière, si le nombre d’entrepreneurs est resté relativement stable entre 1987 et 2008, cela n’a pas empêché la croissance du PIB du Québec. Cependant, la baisse rapide qui surviendra entre 2013-2018 lui laisse craindre que l’effet compensatoire d’autres facteurs, comme l’amélioration de la productivité, ne suffira plus comme cela a été le cas depuis 20 ans.

Impact difficile à prévoir

Même si tous s’entendent pour dire que l’ampleur de cette diminution du nombre d’entrepreneurs est considérable, M. Mélançon refuse d’en estimer l’impact. «?On l’a vu dans le passé dans certains secteurs, comme en agriculture par exemple. La réduction du nombre de fermes au fil des ans n’a pas empêché la hausse de la production québécoise en agroalimentaire. La taille moyenne des exploitations agricoles a considérablement augmenté. Il pourrait se passer la même chose dans d’autres secteurs?», dit-il.

L’aspect plus inquiétant de la baisse rapide du nombre d’entrepreneurs se passe du côté de l’innovation. Alors que l’économie est en train de se transformer et que l’industrie manufacturière se consolide, l’absence de relève est un frein à l’innovation, estiment les auteurs de l’étude du MDEIE.

Sylvain Mélançon refuse aussi de se prononcer sur les secteurs les plus susceptibles d’être touchés par la pénurie de relève entrepreneuriale. Il ne veut pas non plus prédire l’impact du phénomène sur le nombre d’emplois ou la croissance économique. «?C’est difficile à prévoir. Prenez un quartier où il y a beaucoup de restaurants, avec peu de clients pour chacun. Si certains ferment, il est probable que la fréquentation moyenne de ceux qui sont toujours ouverts sera meilleure.?»

Impacts et recommandations

En conséquence, l’étude du MDEIE conclut qu’il est impératif que le Québec «?mette en œuvre des actions ciblées dans un court laps de temps?» pour «?intensifier les actions chez les 30 ans et plus?» et favoriser l’entrepreneuriat technologique.

«?Le financement constitue souvent un facteur décisif dans le démarrage de nouvelles entreprises. Les résultats de cette étude faciliteront la tâche de ceux qui sont appelés à évaluer les mesures publiques d’aide à l’entrepreneuriat?», écrivent-ils dans l’avant-propos.

À la lueur de ce qui a été entendu au Forum national du 1er mars dernier (voir autre texte en page 14), on peut déjà prédire que le gouvernement profitera de l’adoption de la Stratégie entrepreneuriale pour réviser ses programmes. Le ministre Gignac a plusieurs fois répété, ces dernières semaines, que le gouvernement était insatisfait des résultats obtenus en matière de création d’entreprises, étant donné les efforts considérables qu’il y consacre.

Un Québec en 2018 plus fort ou plus faible?

L’impact de la réduction de la force entrepreneuriale d’ici à 2018 est difficile à cerner sur l’emploi, selon l’étude du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation (MDEIE).

Sylvain Mélançon, l’un des auteurs de l’étude, reconnait que cela représente beaucoup d’emplois en moins, mais ne peut en cerner le nombre. Chose certaine, dit-il, la littérature disponible établit clairement qu’il est indispensable d’avoir de nouveaux entrepreneurs pour soutenir la croissance d’une économie.

Dans leur étude, les auteurs dressent ainsi un portrait sombre quant aux impacts appréhendés de la réduction de la force entrepreneuriale.

«?La pénurie de nouveaux entrepreneurs aura pour effet de freiner les efforts du Québec en vue?:
• de soutenir les emplois totaux. La seule croissance des entreprises ne suffira pas;
• de renouveler la structure industrielle par l’innovation. La croissance économique est de plus en tributaire de l’innovation;
• d’alléger la pauvreté et d’offrir des débouchés sociaux.?»

Création d’entreprises = plus de richesse collective

(AC) Il existe une relation positive entre la création d’un plus grand nombre d’entreprises et la productivité globale de celles-ci, selon l’OCDE.

L’étude sur l’entrepreneuriat et les PME de l’Organisation pour la coopération et le développement international, datée de 2005, établit clairement la relation entre le renouvellement de l’infrastructure économique d’un État et la création d’entreprises. Les conclusions sont issues de diverses études menées dans plusieurs pays de l’OCDE. Plus il y a de nouvelles entreprises qui sont créées, plus rapidement prennent-elles la relève des entreprises anciennes et moins productives, ce qui contribue à l’amélioration globale de la productivité.

«?Une vague d’entrepreneuriat balaie le monde depuis 20 ans, mais le Québec en est exclu. Le phénomène s’accélère. Même les pays où il y avait de la résistance, comme la France, emboitent le pas?», indique Jacques Filion, professeur à HEC Montréal et titulaire de la Chaire d’entrepreneuriat Rogers-J.-A. Bombardier.

Les PME sont celles qui sont en majeure partie responsables de la création d’emplois ici, selon les données de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI). Lors d’une activité menée par le Réseau Capital en avril 2010, l’analyste David Weild rapportait les propos de Robert Litan, de la Fondation Kauffman, selon lequel la quasi-totalité des nouveaux emplois créés entre 1980 et 2005 était le fait d’entreprises qui existaient depuis cinq ans ou moins.


 

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