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PAR ALAIN CASTONGUAY
À l’occasion du récent congrès du Réseau Capital, les organisateurs avaient confié la tâche à Benoît Hogue, de Cinetic Capital, d’orchestrer la discussion portant sur la thématique « Le Québec est-il toujours un terreau fertile pour l’entrepreneuriat? »
Au congrès de 2010, l’investisseur et mécène Charles Sirois avait soulevé de sérieux doutes sur l’environnement d’affaires au Québec et au Canada. M. Sirois avait notamment déploré la faiblesse du système financier pour l’aide au démarrage, de même que la faible culture entrepreneuriale du Québec. « L’entrepreneur n’est pas valorisé dans notre société. Pourquoi un investisseur mettrait de l’argent dans une activité qui n’est pas valorisée? », demandait alors le président du Fonds Tandem Expansion (voir Québec inc, avril 2010, page 10).
L’argent est roi
Benoît Hogue a d’abord résumé les données connues sur le déclin entrepreneurial, qui est notable depuis près de 20 ans au Québec. Les deux experts invités sont des entrepreneurs à succès qui ont par la suite réinvesti leur argent dans des fonds d’investissement en capital de risque.
Même si son intuition lui disait le contraire, Alexandre Taillefer, président du fonds XPND Capital, constate que le Québécois moyen n’a pas la fibre entrepreneuriale. Il ajoute que l’entrepreneur qui fait faillite au Québec est considéré comme un paria. « Pourtant, des gens comme Bill Gates ou Pierre Péladeau ont réussi en s’entourant de gens qui avaient fait des erreurs », souligne-t-il. « Montrer sa richesse entraine généralement la médisance », poursuit M. Taillefer.
Pour déterminer s’il peut financer un projet, M. Taillefert essaie de mesurer la capacité de l’entrepreneur à passer à travers les mêmes difficultés qu’il a vécues. « Quand la banque téléphone tous les 15 jours au moment où tu dois sortir les chèques de paie, tu dois être très convaincu de ce que tu fais. » Alexandre Taillefer raconte à la blague avoir déjà été transféré « aux créances spéciales » de sa banque. « Je pensais que c’était parce que j’étais un client spécial. Grave erreur », dit-il. Malgré ses cinq ans passés précédemment chez Quebecor, il a appris à la dure, en gérant les liquidités de sa petite entreprise, que « l’argent est roi ».
Son entreprise, Hexacto, a été acquise en 2005 pour 6 millions $ par JAMDAT, un autre joueur de l’industrie du jeu en ligne. Cette firme a ensuite été inscrite en bourse aux États-Unis. « Nous sommes allés chercher 570 M$. » Puis, la même firme a été rachetée par le géant Electronic Arts en 2006. « On est sorti de l’actionnariat de cette PME pour un montant de 750 M$. » Cet épisode a été « très enrichissant », dit-il.
Le rapport à l’échec
Nicolas Bélanger, copropriétaire du Groupe W, a vendu DTI Software en janvier 2008 à un groupe allemand. Depuis le début de 2011, il est redevenu investisseur à temps plein avec son associé, Louis Bélanger-Martin. Leur fonds d’investissement aide les entreprises en technologie à se lancer en affaire. Sur les 20 entreprises qu’il finance, dans plus de la moitié des cas, « ça roule tout seul », lance-t-il. Il n’y a que quatre ou cinq dossiers sur lesquels il consacre une bonne partie de son temps. « J’investis mon argent au Québec, et je surveille de près mes investissements. J’essaie d’aider ces entrepreneurs à bâtir de belles sociétés avant de penser à vendre mes parts, ce que beaucoup d’investisseurs ne font pas. »
Il raconte une anecdote qui illustre le rapport des Québécois avec les gens qui ont de l’argent et ceux qui ont vécu un échec. « J’ai rencontré un gars il y a 18 mois, dit-il. En 2004, son entreprise avait des revenus de 8 M$, avec un BAIIA de 1,5 M$. Il a été forcé de vendre sa société, et il a eu des problèmes par la suite en essayant d’acheter une autre entreprise. Il a déclaré faillite. Quand je l’ai rencontré, personne ne voulait lui parler, malgré ses 20 ans d’expérience dans son domaine. J’ai eu confiance en lui, je l’ai aidé. À partir de l’idée de départ, un an après, il avait déjà des revenus de plus de 200 000 $, et ça va atteindre de 750 000 $ à 1?M$ cette année, et autour de 3?M$ l’an prochain. »
« On aime les entrepreneurs pauvres, ou un peu riches, mais pas trop. Être riche, c’est louche. Ailleurs dans le monde, l’entrepreneur a excellente réputation, mais ce n’est pas le cas ici au Québec », poursuit-il. « Pourtant, la raison première pour laquelle un entrepreneur se lance en affaire, ce n’est pas pour faire de l’argent, mais pour s’accomplir, changer le monde, créer de l’emploi et le sien par la même occasion. L’argent vient après. »
Dans tous les cas où des entrepreneurs viennent le voir, ce n’est pas d’abord pour lui demander de l’argent, « mais pour valider et échanger des idées, être écoutés. On est solitaire souvent, quand on est entrepreneur. Même quand on a des associés, on est souvent celui qui doit résoudre les problèmes d’argent, pendant que les autres conçoivent le produit », fait observer M. Bélanger.
Le poids de l’entourage
Alexandre Taillefer estime que la société a un rôle à jouer pour créer un environnement stimulant pour les entrepreneurs. Tout comme Louis Têtu (voir autre texte en page 6),il constate que le gène entrepreneurial semble avoir sauté une génération. Il note que peu de Québécois ayant connu du succès sont ensuite devenus des investisseurs en capital de risque, contrairement à ce qui se passe aux États-Unis.
Pour les parents d’aujourd’hui, « les avocats et les banquiers sont les curés et les médecins d’hier », mentionne Nicolas Bélanger, et l’entrepreneuriat n’est pas considéré comme étant un métier aussi honorable. Il raconte la « déception énorme » de ses parents quand ils ont appris qu’il quittait l’université pour démarrer son entreprise.
Parmi les élèves qui étaient dans sa classe entre la 4e et la 6e année au primaire, « ceux qui ont eu du succès, ce n’était pas ceux qui avaient les meilleures notes, mais bien souvent les gens turbulents dans le fond de la classe », poursuit M. Bélanger.
Benoît Hogue reprend les propos de Charles Sirois en disant que « l’école a tendance à écraser ceux qui sortent du moule, ceux qui ne trouvent pas l’école assez stimulante, finalement ». Nicolas Bélanger renchérit en disant que l’on tolérait ses projets parascolaires parce qu’il avait de bonnes notes. Mais il constate que ses propres enfants ont du mal à expliquer à leurs camarades « ce que fait leur père dans la vie. Il faudrait valoriser les gens qui sont autonomes, qui se créent eux-mêmes une situation ».
Benoît Hogue note que l’échec n’est pas enseigné dans les écoles. « Les plus belles histoires entendues de la bouche de gens qui ont réussi, c’est lorsqu’ils nous parlent de leurs échecs », dit-il. Nicolas Bélanger ajoute que bien des facteurs externes peuvent expliquer un échec sans que l’entrepreneur en soit le responsable.
Un bon moyen de stimuler l’entrepreneuriat serait d’encourager les jeunes à manipuler de l’argent et à faire des comptes « en passant le journal ou en vendant des t-shirts », ajoute M. Taillefer. Toute expérience entrepreneuriale est bonne et devrait être mieux soutenue par le milieu scolaire, dit-il. « Les jeunes loups ont davantage besoin des vieux loups avec des cicatrices que d’un dresseur pour les guider. » M. Bélanger juge que les fonds de capital de risque qui investissent dans les entreprises devraient profiter des mêmes avantages fiscaux que les fonds gérés par des syndicats (FTQ, CSN).
Le présumé « scandale » autour de la gestion des Fonds d’intervention économique régional (FIER) en 2009, a particulièrement irrité Nicolas Bélanger. « Voilà des gens d’affaires qui ont réussi et qui sont prêts à mettre leur propre argent pour en aider d’autres. Et ils ont droit à une très mauvaise presse. Je n’en reviens pas! » Dans son cas, il investit 100 % de son argent dans le Groupe W, et il croit qu’il faudrait encourager les investisseurs qui font de bons coups à faire circuler leur argent dans de nouvelles entreprises, au lieu de taxer leur gain de capital. Charles Sirois avait suggéré la même chose en 2010.
« Je suis allé dans un groupe à HEC Montréal il y a quelque temps, raconte Alexandre Taillefer. J’ai demandé combien parmi eux considéraient la possibilité de démarrer leur entreprise. Deux mains seulement se sont levées. Ça m’a complètement scié! », dit-il. Nicolas Bélanger cite François Gilbert, d’Anges Québec, en disant que « 15?% des investissements sont des coups de circuit ». La réalité est que, dans l’industrie financière, « l’on semble avoir peur de donner de l’argent à de belles entreprises pour qu’elles deviennent des consolidateurs » et que l’on préfère plutôt vendre les parts dès qu’un profit est possible.
La phase d’expansion
M. Bélanger illustre son propos par deux exemples. Le premier est celui d’Acquisio, de Longueuil, entreprise dans laquelle il est actionnaire, tout comme Alexandre Taillefer d’ailleurs. Cette firme en pleine croissance cherche constamment des capitaux, et malheureusement, elle n’arrive pas à trouver des investisseurs au Canada. « C’est insensé de devoir constamment vendre nos meilleurs projets aux Américains! », déplore-t-il.
Deuxième exemple?: Redux Media, de Montréal. Nicolas Bélanger l’a aidé à trouver une autre institution financière quand il a constaté que le premier banquier refusait de lui avancer de nouveaux fonds, sous prétexte qu’elle était sous-capitalisée. « Cet entrepreneur avait une entreprise profitable qui doublait ses revenus chaque année. Il était à 3?M$ de chiffre d’affaires quand il a changé de banquier; il est rendu à 20 M$. »
Mais s’il veut poursuivre son expansion,
M. Bélanger croit qu’il devra trouver des capitaux ailleurs qu’au Québec. « Son entreprise œuvre dans l’économie du monde virtuel; les prêteurs d’ici trouvent ça trop intangible. » Le Fonds Tandem Expansion de Charles Sirois investit justement dans ce type d’entreprises, souligne M. Taillefer, pour les aider à franchir une autre étape.
Ce dernier donne l’exemple de son ancien partenaire Alexandre Thabet, qui avait fait un « travail fantastique » chez Hexacto, avec lequel il a ensuite travaillé chez Electronic Arts. « Un jour, Alex est venu me voir, et j’ai refusé d’investir dans son projet, car je n’y croyais pas. J’avais raison, car son projet n’a pas connu le succès espéré, mais je le regrette. J’aurais dû investir avec lui, parce que je le connais. » Alexandre Thabet a finalement trouvé des associés chez Ludia. « Alexandre, si tu veux partir une autre entreprise, je le dis publiquement, je te signe un chèque quand tu veux! », affirme M. Taillefer.
Nicolas Bélanger a lui aussi présenté
M. Thabet à des fonds privés, lesquels ont refusé d’investir dans son entreprise parce qu’elle était « trop petite ». « Ce qu’il faut mesurer, quand on investit, c’est la capacité de l’entrepreneur à passer à travers les moments difficiles, et s’il peut s’adapter à l’évolution de son marché. J’ai beaucoup d’exemples en tête d’entreprises qui, aux six mois, ont complètement revu leur plan d’affaires. Le produit qui en émerge à la fin n’a souvent rien à voir avec l’idée de départ. »
Réagissant à un commentaire de Louis Duhamel, Alexandre Taillefer souligne qu’il existe peu de grandes entreprises qui investissent dans la relève entrepreneuriale. Research in Motion (fabricant du BlackBerry) a créé un fonds privé qui investit dans des entreprises du secteur, lesquelles pourraient devenir des fournisseurs de contenu pour le fabricant. Mais des exemples similaires chez les gens d’affaires du Québec sont rares. « Ils font du mécénat, c’est correct. Je crois que l’entrepreneur à succès a une responsabilité sociale d’accompagner les autres. J’en fais du mécénat, à l’Opéra de Montréal, c’est important. Mais je ne fais pas que ça. »
Nicolas Bélanger rapporte les propos d’André Bérard, ex-président de la Banque Nationale, qui a financé l’expansion de certains fleurons du « Québec inc ». « Des gens comme Laurent Beaudoin ou Jean Coutu ont pris des risques tous les 15 jours pour faire croitre leur entreprise, disait M. Bérard. » Il ajoute que l’accès au financement bancaire est devenu bien plus restreint au Canada. « Je connais des entreprises en pleine croissance qui obtiennent des prêts à 6 % d’intérêt sans garantie à Boston, mais qui n’arrivent pas à se faire prêter d’argent ici. Il y a quand même une bonne différence entre nos deux pays en matière d’accès au financement bancaire. »
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