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AVRIL 2011

 

Faute de rendements, les investisseurs sont de plus en plus frileux

 

Les entrepreneurs en recherche de liquidités vivent présentement une
situation pénible : les caisses de retraite et autres commanditaires privés majeurs ont abandonné le terrain du capital de risque, et ont laissé la place à des anges financiers et des investisseurs en capital de risque qui n’ont pas encore fait leurs classes, n’ont pas les poches assez profondes ou encore ne possèdent pas l’intelligence suffisante pour les appuyer adéquatement !

 

PAR RAYMOND PRINCE

C’est le portrait malheureux qu’a brossé Jean-René Halde devant les membres de Réseau Capital, réunis en février à Montréal dans le cadre de leur congrès annuel. Le président et chef de la direction de la Banque de développement du Canada a pointé du doigt quelques faiblesses dans l’infrastructure du capital de risque. Mais il s’est dit « relativement confiant devant les signes positifs de notre écosystème », notamment l’accroissement du nombre d’entrepreneurs en série au Canada et la tendance à la professionnalisation des anges financiers.

« Les commanditaires canadiens ont moins d’argent et cela se traduit par une aide financière moindre au démarrage, un phénomène qui s’accroit ultérieurement dans les autres phases de financement, a rapporté l’ancien dirigeant de Métro-Richelieu et de Culinar, en s’appuyant sur une analyse de la firme McKinsey. Et on va probablement trop vite à l’étape où les actionnaires veulent sortir et récupérer leur mise. On le constate en voyant plusieurs entreprises inscrites sur la Bourse de croissance à Vancouver et qui végètent. » De fait, il note de nombreux exemples de fonds à court de capitaux qui doivent se départir des actions qu’ils détiennent avant que leur investissement n’ait pris de la valeur.

Les statistiques appuient ses dires. Le capital de risque investi pour soutenir les entreprises dans leur phase de démarrage atteint en moyenne 3,3 M$ au Canada contre 5,7 M$ chez nos voisins du sud. Beaucoup de commandités et d’anges locaux vont saupoudrer leurs fonds auprès d’un trop grand nombre d’entreprises, éparpillant leurs billes sans offrir à aucune d’elles un appui suffisant à l’atteinte de leur maturité.

Toute proportion gardée, le nombre de commanditaires est bien moindre aux États-Unis (58,5 versus 86,1 par milliard de dollars de PIB) alors que la valeur de leurs actifs sous gestion est deux fois supérieure.

Nathalie Duchesnay, directrice principale en conseils financiers dans l’équipe de fusions et acquisitions au bureau de Montréal de Samson Bélair Deloitte & Touche en a rajouté en indiquant que les sommes consenties par les investisseurs aux nouveaux entrepreneurs pour leur phase de prédémarrage avaient fléchi de 66?% en l’espace de six ans. « Et ce qui n’aide pas les choses, le suivi de ces investisseurs dans les étapes suivantes de développement des entreprises appuyées est faible. »

Elle a relevé l’écart qui prévaut entre le Québec et l’Ontario quant à l’atteinte de la maturité des entreprises?: les entrepreneurs québécois patientent 13 ans en moyenne avant d’exporter sur les marchés émergents contre neuf ans pour leurs vis-à-vis ontariens. Sa lecture est simple?: les experts d’OMERS (le Régime de retraite des employés municipaux de l’Ontario) accordent un soutien de grande qualité aux entreprises naissantes, tissant des liens étroits avec elles et les épaulant dans leur quête d’investissements et de mentorat. Sa conclusion pour le Québec est aussi simple?: il faut faire de même et viser un niveau d’intégration supérieur entre le capital de risque et les nouvelles entreprises.

De plus petits investissements

Kirk Falconer, directeur de la recherche, Fonds d’investissement privés, chez Thomson Reuters, a aussi noté que 2010 avait vu plus d’investissements de moindre valeur se concrétiser au Québec.

Il a d’abord fait montre de son étonnement devant le peu de projets d’envergure soutenus par les sociétés de capital-risque auprès d’entreprises de la belle province. « Une seule entreprise, Enerkem Technologies de Montréal, a engrangé des investissements supérieurs à 50 M$. C’est vraiment particulier qu’il n’y en ait pas eu d’autres. » Celle qui la suit, Accedian Networks, de Saint-Laurent, a récolté seulement 20,5 M$.

Les relevés annuels de Thomson Reuters confirment également la tendance au désintéressement des investisseurs étrangers envers les jeunes pousses québécoises. Ils ont eu peine en 2010 à surpasser le seuil des 100 M$ d’investissements.

Les problèmes des sociétés québécoises nourries au capital-risque ne sont pas uniques et s’étendent parfois à l’ensemble du paysage canadien. Ainsi, quand elles réussissent ultérieurement à procéder à un premier appel public à l’épargne (PAPE), la taille des émissions d’actions des sociétés canadiennes qui ont grandi grâce au capital-risque est trop petite?: leur capitalisation initiale s’établit à 56 M$ en moyenne lorsqu’elles s’inscrivent à une bourse canadienne, contre 92 M$ quand elles optent pour le NASDAQ.

Les entreprises américaines qui réalisent leur premier appel à l’épargne sur la place boursière spécialisée dans les technologies lèvent, elles, une moyenne de 124 M$, se voyant attribuer un ratio cours/bénéfice plus élevé de 33?% par rapport aux nouveau-nés canadiens s’inscrivant au TSX.

Les exigences assez peu contraignantes de l’inscription à la Bourse de croissance canadienne sont aussi une des raisons, avance-t-on, du délestage trop hâtif par les sociétés d’investissement de leurs intérêts dans les jeunes sociétés qu’elles ont supportées.

Espoir

Mais bon, de meilleurs jours s’annoncent pour les entrepreneurs en recherche de capitaux, s’entendent tous ces observateurs et spécialistes du capital-risque. D’un côté, le Québec a mieux fait que le reste du Canada pendant la tempête financière de 2008 et 2009 et le Canada n’a pas vécu l’affaissement américain. La forte reprise observée en Ontario l’an dernier dans le créneau du capital-risque aura peut-être des effets bénéfiques sur les entrepreneurs québécois en raison de la proximité géographique. De plus, le chercheur de Thomson Reuters a recensé en 2010 un plus grand nombre d’investisseurs privés au Québec.

« La stabilité du Québec contribue à conserver une base solide d’investissement, a souligné M. Halde. Il y a eu une croissance de 106?% des sommes qu’ont retirées les investisseurs de leur placement en entreprises, ce qui augure bien pour les prochaines années. »

Le PDG de la BDC a fait l’éloge du courage du gouvernement québécois avec l’avènement de Teralys, un fonds de fonds axé sur la technologie (technologies de l’information, sciences de la vie et technologies propres) qui est aujourd’hui le plus important de son genre au Canada. Il compte des engagements de capitaux de plus de 700 M$ de provenances diverses et gère deux portefeuilles de fonds avec des actifs sous gestion supérieurs à 600 M$. « Dans les autres provinces, on assiste également à ce phénomène, mais ce n’est pas normal que les gouvernements aient compensé ainsi le retrait du privé », estime M. Halde.

Geneviève Morin, coprésidente de Réseau Capital de même que chef de la direction

financière et du développement corporatif chez Fondaction, a reconnu que les initiatives comme celle de Teralys ont permis au Québec de récolter davantage que sa juste part du nouveau capital de risque injecté au Canada en 2010 dans les fonds de capital de risque canadiens, soit 42?% des maigres 819 M$ amassés.

Des rendements insatisfaisants

Les mauvais rendements obtenus par les fonds et les investisseurs québécois et canadiens depuis une décennie ont naturellement été au cœur des discussions du congrès annuel de l’association du capital de risque québécois.

Au pays de la feuille d’érable, ces financiers ont essuyé des pertes de 5?% depuis 2000. Leur performance est à mettre en perspective avec leurs collègues de l’Europe (- 1,8?%) et des États-Unis (+1,1?%). On comprend pourquoi certains intervenants du capital de risque ont mis les voiles au cours des dernières années.

Les données dévoilées par la BDC donnent même une mauvaise image des gestionnaires des fonds qui recueillent davantage d’argent des gouvernements ou des individus?: en fouillant, on se rend compte que l’argent disponible en capital de risque est drainé davantage vers les fonds dont les gestionnaires obtiennent les rendements les moins satisfaisants. Les fonds canadiens du premier quartile (25?% des fonds les plus performants) ont reçu 19?% des capitaux, tandis qu’à l’autre extrémité, les fonds du dernier quartile en ont recueilli 33?%. Tout le contraire de la situation américaine.

La BDC en a déterré la raison?: les fonds qui ont pris de l’envergure avec le temps ou qui se sont substitués aux commanditaires institutionnels partis vers d’autres horizons sont davantage plus fiscalisés, jouissant d’avantages des gouvernements. Elles doivent en contrepartie se plier à des contraintes en matière de contenu étranger et doivent répondre à des exigences particulières qui les détournent de la rentabilité optimale. Jean-René Halde constate que « les mesures fiscales qui permettent à des particuliers non avertis d’investir dans cette classe d’actifs ne sont pas une solution magique. Elles ont même été plutôt contre-productives ».

Pour le chef de la direction de l’organisme pancanadien tourné vers les PME, il faudrait déterminer la taille idéale des bons fonds d’investissement en capital-risque. Chez les Américains, souligne-t-il, il est clairement établi que ceux qui gèrent des actifs de 200 à 300 M$ obtiennent les meilleurs taux de rentabilité interne. « Je ne dis pas qu’on doit faire nécessairement de même au Canada », nuance-t-il.

La moyenne des capitaux des commanditaires au Canada s’élève à 106 M$, mais attention, celle-ci est gonflée par certains grands fonds aux coffres bien garnis comme la BDC et Fondaction. Ces fonds investissent seulement 7,4 M$ par entreprise, en incluant tous les stades de sa vie, ce qui est considéré par tous les agents économiques comme étant largement insuffisant.

Des secteurs plus prisés que d’autres

(RP) Les entrepreneurs en quête de financement doivent aussi savoir qu’ils auront davantage l’oreille des investisseurs s’ils évoluent dans les domaines les plus prisés par ces derniers, comme les technologies de l’information (qui ont obtenu 41?% de tout l’argent investi en capital de risque l’an dernier au Canada, mais un peu moins au Québec), les sciences de la vie ou les énergies propres.

Au Québec, a relevé Kirk Falconer, 2010 a surtout été marquée par le bond prodigieux des investissements de capital de risque dans les énergies propres – ceux dans les technologies de l’information ont baissé du tiers et ceux dans les sciences de la vie se sont maintenus. « Et ce n’est pas seulement la présence d’Enerkem qui a fait passer de 5 à 16?% la proportion du capital de risque injecté dans les énergies propres », a-t-il précisé.

Curieusement, il n’a pas insisté sur la « performance » des sociétés non technologiques qui ont tout de même recueilli près de 30?% des investissements en 2010, maintenant leur performance de l’année précédente. Ces entreprises plus traditionnelles avaient été l’objet d’une convoitise nettement accrue en 2009 par rapport aux années 2006 à 2008, aidant le Québec à dominer le marché du capital de risque canadien au cours de cette année où les marchés financiers occidentaux ont connu leur plus grand tumulte depuis les années 1930. Comme quoi les jeunes PME peuvent toujours s’attendre à des surprises !

 

LA Mission Éditoriale de QuÉbec inc

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