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PAR ALAIN CASTONGUAY
D’une conversion à l’autre, l’usine de Bromont a su faire évoluer sa production et développer de nouveaux produits. Selon le gestionnaire de l’établissement, Claude Jean, la transaction récente (voir EXTRA) entre Dalsa et Teledyne Technologies ne change rien au cours normal des activités de l’entreprise au Canada.
L’usine de Dalsa Semiconductors, à Bromont, est l’un des secrets les mieux gardés de l’économie québécoise. On y fabrique des capteurs d’images vendus partout dans le monde. Les capteurs fabriqués à Bromont sont intégrés dans des caméras à très haute résolution qui servent à inspecter à peu près toutes les entreprises manufacturières imaginables.
Partout où il y a de l’imagerie dans des applications non commerciales, les caméras sont équipées de capteurs d’images de Dalsa fabriqués à Bromont. La NASA a utilisé la technologie de Dalsa dans les caméras qui ont montré les premières bonnes images de la planète Mars! Ces capteurs peuvent saisir des images de 150 mégapixels, soit une définition sept fois meilleure que les meilleures caméras vendues aux photographes amateurs. Dalsa est en train de développer des capteurs de type CCD qui atteindront 200 millions de pixels.
Achat en 2002
L’usine de Bromont, qui approvisionnait autrefois Dalsa, a été acquise par cette dernière en 2002 des mains de la compagnie de télécommunications Mitel, de Kanata, près d’Ottawa. À la même époque, Dalsa a aussi acheté une usine de la multinationale Philips aux Pays-Bas, qui assemble des caméras et d’autres produits tout comme à Waterloo. La fabrication des circuits intégrés est entièrement faite à Bromont.
Depuis 1976, l’usine de Mitel fabriquait des circuits intégrés pour les systèmes téléphoniques. Dès les années 1980, on a commencé à fondre du silicium pour fabriquer des semiconducteurs destinés à d’autres manufacturiers. Claude Jean, vice-président et directeur général de l’usine de Dalsa à Bromont, y travaille depuis 1989. Il explique que la direction de l’usine a bien senti, dès le milieu des années 1980, que la demande pour les circuits intégrés baissait chez les compagnies de télécommunications. Les CCD fabriqués à Bromont sont distribués par Dalsa ou équipent des caméras d’autres fabricants. Mais dès 2002, Claude Jean savait déjà que ce marché très pointu montrait une capacité limitée de croissance. « Des caméras avancées, tu n’en vends pas des millions chaque année. L’usine est trop grosse pour vivre seulement avec ce genre de produits », dit-il.
Le marché des MEMS
L’équipe de Bromont a su convaincre le siège social d’investir environ 60 M$ en R&D pour créer des semiconducteurs de type MEMS. On les utilise par exemple pour fabriquer des accéléromètres et des gyroscopes miniatures qui sont installés dans les téléphones intelligents. C’est grâce à ces puces que l’image affichée sur votre téléphone intelligent s’ajuste à l’angle d’inclinaison. C’est la même technologie qui est utilisée dans les consoles de jeu comme la Wii de Nintendo.
« Le fondateur de Dalsa était déjà vendu à l’idée, c’est lui qui a acheté l’usine, le marché des caméras était en croissance et il avait besoin d’une source d’approvisionnement fiable en CCD. En fait, s’il n’avait pas acheté l’usine de Bromont, la fiabilité de ses approvisionnements était compromise, car les installations auraient pu être achetées par un des concurrents », dit-il.
Avec cette acquisition, Dalsa complétait son intégration verticale, en contrôlant à la fois ses approvisionnements, le développement de produits et des logiciels pour les utiliser, le montage et la commercialisation de ses caméras.
Dalsa Bromont fabrique toujours des capteurs de type CMOS, basés sur une plus vieille technologie, mais à la durée de vie plus longue. Mais tout le développement de l’entreprise repose sur les CCD et les MEMS. Et la croissance de ce récent marché est exponentielle. « En 2009, le marché mondial des semiconducteurs était estimé à 300 milliards de dollars (G$), et celui des MEMS, encore tout jeune, à 8 G$. C’est notre niche, car essayer d’être le plus gros joueur d’un marché de cette taille est à notre mesure », explique Claude Jean.
La moitié des revenus de l’usine de Bromont viennent du marché des MEMS. Le con-sultant YIELD Development lui a d’ailleurs accordé le titre de meilleure fonderie MEMS du monde en 2009. « Pas si mal pour un marché qui n’existait même pas il y a 10 ans », lance-t-il. Il n’y a que quatre usines dans le monde en mesure de fabriquer des capteurs de la qualité requise par les caméras Dalsa, et elles sont occupées à la fabrication de produits vendus par les concurrents.
Le créneau ACCORD de la Montérégie a reconnu l’expertise en microélectronique de pointe développée à Bromont par Dalsa et l’usine voisine du géant informatique IBM. Les deux entreprises ont reçu l’appui des gouvernements et on est en train de construire, à quelques centaines de mètres de leurs établissements, le futur Centre d’innovation en microélectronique du Québec (voir encadré ci-dessous).
Du côté de la transformation des tranches de silicium en semiconducteurs, les opérateurs de production sont formés par Dalsa. La maintenance de l’équipement est assurée par des techniciens en électronique, mais les opérateurs sont recrutés parmi des diplômés de secondaire V. « Ils reçoivent jusqu’à 18 semaines complètes de formation durant les deux premières années. »
La proximité de l’usine d’IBM est intéressante, car les deux établissements ont des procédés de fabrication assez similaires. « Quand nous avons un creux dans la production, nous avertissons IBM, et ils peuvent utiliser nos opérateurs pendant un certain temps », dit Claude Jean.
Quand ils sortent de chez Dalsa, poursuit-il, les opérateurs savent déjà comment travailler dans un environnement de salle propre, comment manipuler des semi-conducteurs, comment travailler dans un environnement de système qualité de certification automobile, de produits médicaux. Les circuits intégrés sont fabriqués par des robots, et les opérateurs sont là pour planifier la production, contrôler la qualité et faire de l’inspection visuelle. Ce travail de précision exige de la concentration et il attire surtout du personnel féminin.
Le recrutement se complique
Les opérateurs à l’œuvre à Bromont habitent généralement dans un rayon de 30 km de l’usine, à Cowansville, Farnham ou Granby. Les techniciens proviennent de plus loin, de Saint-Jean-sur-Richelieu à Sherbrooke. Pour l’ingénierie, « c’est la planète au complet », souligne Claude Jean.
La conversion des installations au fil des ans a modifié un peu le recrutement du personnel qualifié. « Avant, on développait des technologies conçues ailleurs, mais notre croissance est désormais fonction de la R&D que nous faisons ici », souligne M. Jean. Dalsa Bromont embauche plusieurs chercheurs fraichement diplômés des universités québécoises (Sherbrooke, Polytechnique, McGill ou Concordia), mais elle doit recruter aussi des chercheurs de haut niveau partout dans le monde.
L’entreprise mène une approche pratique pour intéresser les futurs chercheurs à tenter l’aventure de la microstructure. « On fait le tour des universités, et on le dit aux professeurs, si vous avez un projet de recherche à mener, venez le faire chez Dalsa. Et aux étudiants, s’ils aiment leur expérience, on leur offrira un emploi après leur diplôme. »
La plus grosse fonderie de silicium au monde a été construite près de Saratoga, dans l’État de New York. Dès 2012, on y fabriquera notamment des capteurs pour les panneaux solaires. Exploitée par GlobalFoundries, sa construction coutera 4,2 G$ US. La proximité de cette usine créera un pôle d’attraction pour tous les chercheurs du monde, espère-t-il.
L’immigration fait obstacle
Le jour même de l’entretien avec Québec inc, Claude Jean était heureux d’apprendre qu’un ingénieur français doté d’un doctorat venait tout juste d’obtenir son permis de travail, après six mois de démarches. « Le processus d’immigration est terriblement laborieux. Si les gouvernements voulaient faire pire pour nous nuire, ils ne réussiraient pas, déplore-t-il. Tout ce temps perdu nous a fait perdre des contrats, car nous n’avions pas la capacité de les réaliser à temps. Six mois dans notre secteur, c’est une éternité! Ce sont des projets qu’on a dû laisser aller et qui ont été menés aux États-Unis ou en Asie. »
En arrivant à Bromont, les chercheurs étrangers sont confrontés à plein d’obstacles auxquels ils ne sont souvent pas préparés?: Bromont est une petite ville juste assez loin de Montréal et on y parle surtout le français. « Nos ingénieurs doivent pouvoir communiquer avec les opérateurs en français. Certains nous quittent après une année ou deux quand ils constatent que leur manque de maîtrise du français les limite dans leur travail. »
La concurrence mondiale
Dalsa demeure un petit acheteur de tranches de silicium et elle est soumise aux aléas du marché des métaux. Comme c’est le même élément qui est utilisé dans l’énergie solaire, la croissance spectaculaire du secteur a fait grimper le prix de la matière première. « Ça nous inquiète un peu, mais après 30 ans en affaires, nous avons quand même su établir de bonnes relations avec les fournisseurs », souligne Claude Jean.
L’autre crainte principale demeure les soubresauts du dollar canadien. Les revenus d’environ 80 M$ de Bromont sont en dollars américains. « La parité des devises pose problème, mais ce sont les variations de plus en plus fortes et fréquentes du taux de change qui nous dérangent le plus. » Dalsa Bromont achète de 7 à 8 M$ par année en équipements à l’étranger, et la force de la devise canadienne aide à ce chapitre, mais ça n’aide pas à compenser les dommages causés par la faiblesse du dollar US.
La concurrence asiatique est forte, admet-il, mais les manufacturiers sont nombreux à ne pas vouloir y transférer leur technologie de fabrication de fine pointe, à cause du non-respect de la propriété intellectuelle dans plusieurs pays d’Asie.
Un centre de R&D de 218 M$ à Bromont
(AC) En matière de recrutement de personnel, il existe une autre difficulté majeure, et pas la moindre?: Dalsa embauche surtout des détenteurs de maitrise ou de doctorat. Or, il y a de moins en moins de jeunes Québécois qui poursuivent leurs études au-delà du baccalauréat. Tous les métiers à caractère scientifique sont frappés par la pénurie de relève.
En s’inspirant des orientations de la Stratégie québécoise en recherche et innovation (SQRI). Claude Jean, de Dalsa, a travaillé dès 2005 à monter un projet avec ses collègues d’IBM et de Solvision, de Boucherville (qui a fait faillite et a quitté le partenariat depuis). Ils ont pu convaincre les autorités régionales de créer le créneau ACCORD en nanonotechnologies pour l’électronique de pointe à Bromont. Les conférences des élus de l’Estrie et de la Montérégie appuient le projet, de même que l’Université de Sherbrooke.
Au bout de plus de trois années d’efforts, les partenaires de Bromont ont obtenu le feu vert. Le projet est estimé à 218,5 M$, dont 40,6 M$ viennent des partenaires
industriels. Le Centre de recherche en microélectronique est en cours de construction dans le parc industriel de Bromont, à quelques pas des usines spécialisées dans ce domaine. Industrie Canada injecte 82,9 M$ dans le futur centre, tandis que le Québec, par l’entremise du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation, fournit 94,9 M$.
La réalisation du Centre permettra de regrouper 250 chercheurs de l’industrie et des universités, ce qui aidera à consolider les 3?000 emplois du secteur au Québec.
M. Jean souligne que si le gouvernement du Québec a été facile à convaincre, il a fallu bien plus d’énergie pour faire sauter Ottawa dans le train. « Pour eux, au Québec, on est bons dans la conception de logiciels, mais dans leur esprit, le manufacturier en microélectronique se passe surtout en Asie », dit-il. Il a fallu leur rappeler que l’usine de Global Foundries, près de Saratoga, « c’est seulement à 600 km d’ici qu’elle se construit, pas en Asie ».
La construction du centre de recherche à Bromont était absolument essentielle à la survie de l’usine de Bromont, assure-t-il. « Nous étions la seule fonderie importante dans le monde qui n’était pas étroitement associée à un important pôle de R&D. Un tel centre permet de faire de la recherche sur des équipements avancés, avec des chercheurs de haut niveau, où ça prend parfois cinq ou six ans avant que ça aboutisse vers un produit commercialisable. » Sans un tel centre, l’entreprise doit immobiliser plusieurs dizaines de millions en R&D sans pouvoir en tirer de revenus. « Il est préférable de garder ces sommes pour les investir d’un coup dans de l’équipement de production à grand volume, lorsqu’on sait qu’on a un produit avec un bon potentiel commercial, explique-t-il. Nous l’avons fait pour le marché des MEMS, mais c’est très exigeant et Dalsa n’arrivait plus à suivre. »
La propriété intellectuelle des produits développés à Bromont appartiendra aux partenaires des différents projets de recherche, selon le cas. « De manière générale, lorsqu’un brevet sort de l’université, l’industriel doit refaire 50?% du développement de produit. On essaie de réduire le temps et les sommes requises pour en arriver là. Les chercheurs vont sortir de leur laboratoire et ils vont venir faire ce qu’on appelle la “preuve finale de concept” au centre. Notre prétention est que le transfert technologique se fera ensuite dans les usines voisines. » Autre avantage notable?: la présence des équipementiers, qui pourront aussi y concevoir leur prototype.
Une transaction sans secousse
(AC) Fondée par le professeur Savvas Chamberlain, de l’Université de Waterloo en 1980, Dalsa est devenue l’un des meneurs mondiaux du secteur, avec 1000 employés (dont 430 à Bromont) et des revenus de 200 M$. L’entreprise ontarienne fait si peu parler d’elle au Québec que l’achat de Dalsa par la société californienne Teledyne Technologies est passé presque inaperçu dans les médias québécois.
La transaction a été annoncée le 22 décembre 2010, et a été finalisée le 10 février à la suite de l’approbation par les actionnaires de Dalsa. Teledyne a offert 18,25 $ par action de Dalsa, société inscrite au TSX, pour un montant évalué à 337 M$. Brian Doody, qui était PDG de Dalsa, demeure en poste de la nouvelle division Teledyne Dalsa.
On ne sait toujours pas si des emplois seront perdus à la suite de la transaction, laquelle a suscité beaucoup de remous à Waterloo (voir EXTRA). Claude Jean affirme que Teledyne ne détient pas d’autres entreprises du même secteur. En conséquence, il ne craint pas les retombées néfastes d’une éventuelle consolidation. Cette société de portefeuille établie à Thousand Oaks (Californie) aurait déjà acheté 34 sociétés de haute technologie dans la dernière décennie. Au lendemain de la clôture de la transaction, Savvas Chamberlain a assuré la communauté de Waterloo que les nouveaux propriétaires allaient permettre l’expansion de Dalsa.
La valeur de l’action de Teledyne, inscrite au New York Stock Exchange, a fortement grimpé depuis le début de 2011. La société a réalisé un chiffre d’affaires de 1,77 G$ en 2010.
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